© Ce blog présente les ouvrages de
Camille Rouschmeyer
parmi ses écrits et ses photographies au jour le jour.





mardi 12 mars 2013

Poulet-Fromage


La physionomie de Poulet-Fromage n’a rien de bien remarquable, si ce n’est son sourire. Comme dessiné à la craie sur son visage rond, il vous incite à lui sourire en retour même si vous n’en ressentez pas la moindre envie. Tous les mercredis que dieu fait, ou presque, Poulet-Fromage vient acheter son menu. Au début il demandait toujours un sandwich poulet-fromage, sans cornichons si possible. Ce n’était pas possible, bien entendu, puisque tous les sandwichs baguettes contiennent des cornichons, tous sans exception. A moins que l’on commande son sandwich en spécifiant bien « sans cornichons ». Mais Poulet-Fromage n’a jamais pris la peine de commander son sandwich, si bien qu’il a toujours reçu des mains de la boulangère le sandwich classique cornichonné selon l’humeur de la préposée au labo. Si c’était Julie, il pouvait s’estimer heureux, celle-ci avait une tendance certaine à la radinerie et ne dépassait jamais deux lamelles. Mais comme elle ne mettait pas plus de quatre morceaux de poulet, finalement il ne devait pas y trouver son compte : il pouvait ôter le surplus de cornichons, mais comment rajouter des morceaux de poulet ? Donc, à bien y réfléchir, c’est peut-être pour cela que s’il apercevait Julie au fond de la boutique, il semblait hésiter et parfois repartait seulement avec une baguette. Pas trop cuite, spécifiait-il alors, son sourire s’élargissant à mesure que s’étalait sur ses joues pleines une roseur dont il rougirait certainement longtemps après avoir quitté la boulangerie. Car Poulet-Fromage est un grand timide, même s’il tente de donner le change.
De retour chez lui, il pose la baguette sur la table de la cuisine, se débarrasse de son manteau, qu’il accroche à la patère derrière la porte d’entrée, se baisse pour délacer ses chaussures, se redresse et les fait glisser ensemble sous le banc adossé au mur du couloir. Il est très fier de ce geste, qui lui a demandé de nombreuses heures d’entraînement : essayez donc de faire glisser une paire de chaussures sur une distance de trente centimètres sans que l’une des deux reste en rade. Mais après avoir longtemps pratiqué, il a trouvé la bonne méthode : le pied droit tourné vers l’extérieur, sa pointe légèrement relevée, juste ce qu’il faut, il enveloppe les deux chaussures dans le creux de son pied, qu’il a suffisamment grand pour cela, et les pousse délicatement jusqu’à ce qu’elles aient atteint leur port d’attache, sous le banc. L’instant critique est celui de l’impulsion, celui où sa plante de pied vient épouser les deux talons en les resserrant l’un contre l’autre et simultanément amorce leur déplacement. La simultanéité de ces deux gestes est essentielle : s’il n’entame pas leur glissade au moment même où il n’a pas complètement achevé leur rassemblement, les deux chaussures se séparent, mais s’il les pousse avant que les talons soient sur le point de se toucher, le résultat est identique. Ce geste demande une patience, une lenteur et une précision d’exécution qui lui donnent un sentiment de puissance que rien d’autre ne lui procure.

1 commentaire:

  1. J aime comment tu ecris,on "voit" direct comme dans un film ;o)

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