vendredi 12 avril 2013
lundi 18 mars 2013
mardi 12 mars 2013
Poulet-Fromage
La physionomie
de Poulet-Fromage n’a rien de bien remarquable, si ce n’est son sourire. Comme
dessiné à la craie sur son visage rond, il vous incite à lui sourire en retour
même si vous n’en ressentez pas la moindre envie. Tous les mercredis que dieu
fait, ou presque, Poulet-Fromage vient acheter son menu. Au début il demandait toujours un
sandwich poulet-fromage, sans cornichons si possible. Ce n’était pas possible,
bien entendu, puisque tous les sandwichs baguettes contiennent des cornichons,
tous sans exception. A moins que l’on commande son sandwich en spécifiant bien
« sans cornichons ». Mais Poulet-Fromage n’a jamais pris la peine de commander son sandwich, si bien qu’il a toujours reçu des mains de la
boulangère le sandwich classique cornichonné selon l’humeur de la préposée au
labo. Si c’était Julie, il pouvait s’estimer heureux, celle-ci avait une
tendance certaine à la radinerie et ne dépassait jamais deux lamelles. Mais
comme elle ne mettait pas plus de quatre morceaux de poulet, finalement il ne
devait pas y trouver son compte : il pouvait ôter le surplus de
cornichons, mais comment rajouter des morceaux de poulet ? Donc, à bien y
réfléchir, c’est peut-être pour cela que s’il apercevait Julie au fond de la
boutique, il semblait hésiter et parfois repartait seulement avec une baguette.
Pas trop cuite, spécifiait-il alors, son sourire s’élargissant à mesure que
s’étalait sur ses joues pleines une roseur dont il rougirait certainement
longtemps après avoir quitté la boulangerie. Car Poulet-Fromage est un grand
timide, même s’il tente de donner le change.
De retour chez
lui, il pose la baguette sur la table de la cuisine, se débarrasse de son
manteau, qu’il accroche à la patère derrière la porte d’entrée, se baisse pour
délacer ses chaussures, se redresse et les fait glisser ensemble sous le banc
adossé au mur du couloir. Il est très fier de ce geste, qui lui a demandé de
nombreuses heures d’entraînement : essayez donc de faire glisser une paire
de chaussures sur une distance de trente centimètres sans que l’une des deux
reste en rade. Mais après avoir longtemps pratiqué, il a trouvé la bonne
méthode : le pied droit tourné vers l’extérieur, sa pointe légèrement
relevée, juste ce qu’il faut, il enveloppe les deux chaussures dans le creux de
son pied, qu’il a suffisamment grand pour cela, et les pousse délicatement
jusqu’à ce qu’elles aient atteint leur port d’attache, sous le banc. L’instant
critique est celui de l’impulsion, celui où sa plante de pied vient épouser les
deux talons en les resserrant l’un contre l’autre et simultanément amorce leur
déplacement. La simultanéité de ces deux gestes est essentielle : s’il
n’entame pas leur glissade au moment même où il n’a pas complètement achevé
leur rassemblement, les deux chaussures se séparent, mais s’il les pousse avant
que les talons soient sur le point de se toucher, le résultat est identique. Ce
geste demande une patience, une lenteur et une précision d’exécution qui lui
donnent un sentiment de puissance que rien d’autre ne lui procure.
mardi 5 mars 2013
vendredi 8 février 2013
un rien de brusquerie
"La deuxième personne à qui il rendit visite en pleine nuit était une très jeune et très jolie femme, qu'il avait d'ailleurs choisie à cause de cet air d'innocence propre aux petits enfants, allié à une pureté de traits presque surhumaine. Il l'avait repérée sur une photographie en noir et blanc, au dos d'une brochure qui traînait sur l'un des bureaux de la maison d'édition où elle travaillait, à plein temps, comme il l'apprit très vite.
Faire sa connaissance fut beaucoup plus facile qu'il se l'était
imaginé. Il lui suffit de la suivre et de l’aborder dans la rue, après l'avoir
bousculée exprès et avec assez de brutalité pour faire tomber le paquet de
gâteaux qu'elle venait d'acheter à la pâtisserie.
Il était resté dehors, caché à sa vue par les décorations et les boîtes
de bonbons. S'il avait pu craindre un instant qu'elle ne se tourne vers lui
pour choisir des confiseries plutôt qu'un des éclairs ou des babas qui ne semblaient
pas la tenter, il fut vite rassuré en la voyant pointer son doigt vers la
vitrine réfrigérée, derrière la vendeuse, qui en ouvrit alors la porte pour en
extraire un vacherin aux framboises. Il avait tout loisir de contempler cette
femme enfant, dont la joue droite se creusa d'une fossette et dont les petites
mains potelées s'emparèrent du paquet avec un rien de brusquerie. Il se
représentait déjà sa mine réjouie lorsqu'elle l’ouvrirait, il imagina son
visage frémissant sous l'impact de la fraîche saveur acidulée… et la bouche de Clara
lui souriant de plaisir par-dessus la crème Chantilly.
Il se tenait là, immobile, enlacé par une tristesse violente et
familière, lorsque la jeune fille sortit du magasin. Il envoya Clara au diable.
Se précipitant comme s'il avait craint que la pâtisserie ne ferme ses
portes – le ciel s’était assombri, annonçant la nuit –, il fonça.
Epaule contre épaule, le choc fut aussi efficace qu’il l’avait anticipé. La
jeune fille poussa un cri et aussitôt se baissa pour ramasser le paquet qui
avait chu avec un bruit mat sur le trottoir mouillé. S'agenouillant à son tour,
il se retrouva face à un regard empli de reproche."
Extrait de Carmelle Endicott (à paraître)
mardi 8 janvier 2013
lundi 10 décembre 2012
au pied du mur
Quand j’étais enfant, Saskia était déjà une jeune femme. Et je
connaissais d’elle son image puisqu’elle était projetée à intervalles
irréguliers sur le grand mur blanc. Je me souviens que je m’enfuyais souvent de
la maison pour aller m’adosser à l’arbre le plus proche du mur. Trop proche, en
vérité, puisque je ne pouvais alors voir Saskia dans sa totalité, mais
seulement par petits morceaux éclatés ou, si je m’efforçais de laisser libre
mon regard, par champs de couleurs un peu brouillées. Rien n’y faisait, il
fallait que je m’évade pour la regarder, quand bien même je n’avais rien
d’autre d’elle que ces pauvres fragments inutiles. Saskia était la première
femme née après la fin du monde et le monde la vénérait. C’est ce que les
maîtres d’école nous enseignaient, le premier chapitre de la Nouvelle Histoire,
intitulé tout simplement Saskia.
Saskia aurait pu naître difforme, ou aveugle, elle aurait pu mourir à
peine née, ou perdre l’envie de vivre, comme tant d’autres après elle. De tous
les enfants nés en ces jours sombres et terrifiants, elle fut la plus forte, la
plus intrépide, la plus vivante. Les livres qui parlaient d’elle la décrivaient
toujours ainsi, et peut-être disaient-ils vrai. Etait-elle la plus vivante, la
plus forte, la plus intrépide ? Je n’ai pas ce souvenir. Elle me semblait
au contraire vulnérable, et pourtant c’était d’elle que je tirais la certitude
de pouvoir vivre éternellement. Car même si c’était de vie éternelle que nous
parlait la Nouvelle Histoire, personne n’y croyait vraiment. Seule Saskia nous
y faisait croire. Elle tirait de sa poche un morceau de craie bleue et traçait
au sol un grand cercle imparfait. Et dans ce cercle nous devenions immortels,
ou du moins nous nous sentions immortels.
Sur le mur nous pouvions contempler aussi les forêts d’antan, les
essences d’arbres disparues, les fleurs oubliées, les bêtes apprivoisées. Sans
discontinuer les images se succédaient à un rythme aléatoire que personne
n’était en mesure de prévoir, ce qui générait dans les esprits la certitude
fébrile et craintive qu’il fallait demeurer là, au pied du mur, jusqu’à ce que
l’image que l’on voyait s’estompe et soit remplacée par une autre. Ainsi il
m’est arrivé plusieurs fois de m’endormir et lorsque je me réveillais, l’image
n’avait pas changé. Cela signifiait-il qu’elle était restée sur le mur durant
toute la durée de mon sommeil ? Ou avait-elle été remplacée par d’autres
pour y être à nouveau projetée juste avant que je m’éveille ? Quand j’y
réfléchissais – car j’y réfléchissais déjà – je penchais plus souvent pour la
première hypothèse car il me paraissait tout simplement impossible que le
projectionniste soit capable de prévoir l’instant où je me réveillerais. Mais
je n’en étais pas certain et je me surprenais parfois à imaginer que le
projectionniste lisait dans mon cerveau et décelait au millième de seconde près
l’instant où j’allais émerger de mon endormissement. Dans ce fantasme je
trouvais un plaisir subtil à me dire que je n’étais donc jamais seul, même
lorsque je dormais. Je faisais partie de la Nouvelle Histoire et Saskia avait
été ma mère bien avant la mienne.
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